Numéro 9

Sur le quai du centre de pilotage, j’observe en aval du fleuve, la pointe de l’étrave du Fouta Toro, navire céréalier aux allures de Karaboudjan. Le canotier manœuvre la pilotine avec à son bord Paul, un pilote de Seine et moi-même. La vedette contourne le sillage du navire. J’ai l’impression de me plonger dans les pages du Crabe aux pinces d’or. L’image du jeune reporter marchant sur les quais me revient, observant la poupe du navire amarré par de longues aussières aux bollards. A mesure que nous nous approchons du cargo la perspective de monter à bord par l’échelle de corde convoque le souvenir de la périlleuse escapade du héros d’Hergé. Il s’évade des soutes, se hissant de hublot en hublot jusqu’à la cabine du capitaine Haddock enivré par le whisky. La pilotine se colle aux flancs du Fouta Toro. Tel le funambule intrépide, j’attrape l’échelle de corde déroulée sur les 7 mètres de la coque teintée d’un rouge brun érodé par la rouille. Je grimpe jusque sur le pont en évitant le moindre faux pas. Paul, le pilote de Seine y est déjà. Il doit prendre en charge la navigation du navire sur les méandres du fleuve. Il relaye le pilote qui a assuré la première partie du trajet depuis la rade de la Carosse dans l’estuaire de la Seine. L’image du marin à la barbe généreuse, au corps charpenté, aux avant-bras tatoués, affublé d’une pipe, couvert d’une casquette maugréant sa colère dans un langage fleuri ne correspond pas à celui de mon interlocuteur, ni à celui du commandant.

L’imaginaire se heurte à la réalité. Tonnerre de Brest !